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Littérature néerlandaise - Page 10

  • flamand & français

    La poésie est une respiration. Je n’ai pas dit une pause. Encore moins une pose – la poésie est sans affectation. Sur la page, le poème prend la place qu’il veut, il l’occupe comme lui seul peut le dire. Il ouvre un autre temps, il ne suit pas l’actualité. L’éternité ? Peut-être. 

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    Francis Dannemark a publié en 2005, « comme une boîte de chocolats, sans explication ni mode d’emploi », un recueil de poèmes belges sous le beau titre 
    Ici on parle flamand & français : « J’ai voulu rassembler ici un petit nombre de poèmes (et quelques aphorismes) parmi tous ceux qui ont été composés depuis un siècle dans le pays où je suis né et où je vis encore aujourd’hui. C’est un petit pays à la frontière de deux mondes (on dit deux pour faire simple, en réalité ils sont bien plus nombreux) et l’on y parle principalement le flamand et le français. » Dans une même anthologie en langue française se côtoient deux univers linguistiques, par la grâce de la traduction et de l’esperluette.

     

    Des poètes connus, méconnus. J’y ai glissé tant de signets qu’il m’est difficile de choisir. En citer plusieurs ? C’est tentant, mais non. J'écarte aujourd’hui les plus joyeux, les plus tristes. A chacun sa page, son heure, son jour – ou sa nuit. Place à Leonard Nolens (un Anversois né en 1947), traduit par Marnix Vincent.

     

    Vermoeidheid / Lassitude

     

    Quand nous, les grandes personnes, sommes las

    De causer les uns avec les autres,

    Quand nous sommes las de dormir

    Les uns avec les autres, de nous promener

    Et de commercer les uns avec les autres,

    De dîner et de guerroyer

     

    Les uns avec les autres, quand nous sommes si las

    Les uns des autres, de toute cette réciproquerie

    Des uns et des autres, alors nous posons le chat

    Sur notre épaule, entrons dans le jardin

    Et cherchons les voix enfantines derrière

    Les hautes haies et dans la cabane de l’arbre.

     

    Et silencieux, nous couchons notre lassitude

    Dans l’herbe, et les années qui, lourdes

    Et sombres, dormaient dans l’ourlet

    De notre manteau se dénudent là-haut

    Dans un gosier de gamin et dansent en

    Sautillant dans une bouche humide de fillette.

     

    Quand nous, les grandes personnes, sommes las

    De causer,

    De causer,

    De causer les uns avec les autres,

    Nous entrons dans le jardin et nous nous passons sous silence

    Dans le chat, dans l’herbe, dans l’enfant.

     

     (Laat alle deuren op een kier / Laissez toutes les portes entrouvertes, 2004) 

  • De haute solitude

    Amsterdam 1963, 1953, 1973. « Le souvenir est comme un chien qui se couche où il lui plaît. » Trois années dans la vie d’Inni Wintrop, le héros de Rituels (1980), un roman de haute solitude signé Cees Nooteboom (traduit du néerlandais par Philippe Noble). J’y reviens pour la troisième ou la quatrième fois et, à nouveau, le récit me happe par son intensité. Amatrices de thé, d’art, de réflexion sur l'existence, amateurs de littérature, ce livre est pour vous.

     

    Il s’ouvre sur une crise amoureuse, entre Inni-Inigo qui tient son prénom du premier des architectes anglais et Zita, sa « princesse de Namibie » (dont la mère admirait les Habsbourg). Dilettante, Inni « considérait la vie comme un club un peu bizarre dont il était devenu membre par hasard et dont on pouvait être radié sans explications. Il avait déjà résolu de quitter ce club dès que la réunion deviendrait trop ennuyeuse. » Zita se lasse de cette « délectation morose ».

     

     

    Il y a plus solitaire que lui. Avant de rencontrer son fils, Philip Taads, « Inni Wintrop avait toujours cru qu’Arnold Taads était l’homme le plus solitaire des Pays-Bas. » C’est sa tante Thérèse, en 1953, qui surgit un jour dans la pension où il loge pour lui déclarer : « Tu es un vrai Wintrop ». Autrement dit, dérangé, méchant, vaniteux, indiscipliné, bien que baptisé dans la foi catholique. Inni ne connaît pas sa famille. Son père a quitté sa première épouse pour la mère d’Inni - mésalliance et péché mortel. Fils sans père, Inni ne sait rien de ces riches Wintrop, même pas de son tuteur. Quand Thérèse l’emmène chez Arnold Taads, cet homme petit et bronzé,  déclare devant sa porte qu’ils sont en avance et rentre aussitôt avec son chien. Quand la porte se rouvre, « chacun avait vieilli de dix minutes ». Il s’ensuit une rencontre extraordinaire dans une maison où « les meubles étincelaient de laque blanche et d’une modernité calviniste et haineuse. » Inni y boit son premier whisky et se souviendra toujours de cette « première fois ». Sommé par Taads de décrire sa perception, il lui trouve « un goût de fumée et de noisette. »

     

    Arnold Taads vit selon un horaire rigide, auquel les autres doivent se plier : l’heure de la lecture, l’heure de la promenade avec son chien Athos, etc. Fasciné par les rites « antiques et mystérieux » depuis l’époque où il servait la messe du matin au pensionnat, Inni observe comment Taads découpe le temps, prépare ses repas pour la semaine – sept parts plus une pour un éventuel visiteur – et il ressent « la solitude fanatique à laquelle cet homme s’était condamné. » Mais cet ermite impressionnant qui lui parle de la montagne sous la neige et de la mort, va changer sa vie. Au cours d’un mémorable « lunch brabançon » chez la tante Thérèse en compagnie d’un oncle « monseigneur », Taads déclare publiquement la « naissance d’un bourgeois » : Inni n’a plus à s’inquiéter de son avenir, les intérêts de l’argent placé par sa famille lui permettront de vivre en toute liberté.

     

    Vingt ans plus tard, c’est devant la vitrine d’un antiquaire qu’Inni, quarante-cinq ans (l’âge du héros d’un autre fabuleux roman de Nooteboom, Le jour des morts), rencontre Philip Taads, le fils d’Arnold, dont Inni ignorait l’existence et qui comme lui n’a pas connu son père. Par un jour de plein soleil – « Choses et gens semblaient laqués d’une fine couche de bonheur » –, Inni observe un homme de type oriental fasciné par un bol noir ancien en vitrine. « On avait quitté la spéculation et ses montagnes russes, qui fascinent les insatiables et les anxieux, pour pénétrer dans un monde paisible d’objets rayonnants de génie et de puissance, un monde où l’argent venait bien après l’érudition, l’amour et la passion des collections, avec son cortège de sacrifices et d’acharnement aveugle. »  Inni ne sait rien encore du Raku ni de tous les rituels de la cérémonie du thé. Mais c’est une autre relation fascinante qui s’ébauche, quand il suit Philip Taads chez lui, dans une pièce blanche, presque vide, monastique, qui lui rappelle l’autre Taads.

    Trois hommes seuls. Avant et après Zita, les femmes occupent une grande part de l’existence d’Inni - passantes, amies, prostituées, inconnues. Inni tourne autour d’elles, tout en s’intéressant aux nuances de vert des feuillages, à la bourse, au vol des pigeons, à la couleur du ciel, aux objets d’art. « Quelle étrange espèce que l’humanité, pour avoir toujours, sous les aspects les plus variés, besoin d’objets, de choses fabriquées, afin de faciliter son passage vers un monde supérieur. »

  • Compagnie des Indes

    « Compagnie des Indes »… Ces mots familiers aux amateurs de porcelaines orientales (famille rose, famille verte…), on les retrouve au cœur du dernier roman de Hella S. Haasse, L’anneau de la clé (2002). La grande dame des lettres néerlandaises s’est vu offrir pour ses nonante ans, cette année, un beau musée virtuel (en néerlandais) qui permet de mieux la connaître (« leven en werk »).

     

    Ce roman s’ouvre sur une lettre : « Sans elle, je n’aurais jamais commencé. (…) Depuis longtemps, j’ai conscience que le monde englouti de ma jeunesse a été, pour une large part, une illusion. J’en ai fait mon deuil, en passant par toutes les étapes du détachement. Toutes les émotions et les sensations que j’ai vécues dans mon pays natal sont ancrées au fond de ma conscience ; elles ont fait ce que je suis, mais je n’y ai plus accès. J’ai accepté comme étant mon état naturel le fait de n’être tout à fait chez moi nulle part. » Un journaliste en quête d’informations sur « une certaine Mila Wychinska » écrit à madame Warner, chercheuse en histoire de l’art : connaîtrait-elle cette femme née comme elle en 1920
    à Batavia (actuelle Jakarta), qui aurait joué un rôle politique secret aux Indes néerlandaises ?
     

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    Hella S. Haasse,  née à Batavia en 1918, a dû puiser largement dans ses souvenirs pour décrire avec une si forte présence l’atmosphère, les lieux, les arbres, les objets. Sa narratrice confie : « Je suis un pur produit de cette dernière période des Indes néerlandaises, si difficile à définir, celle des deux décennies de l’entre-deux-guerres. » Poussée par le journaliste, Herma Warner laisse revenir son passé à la surface et aussi les mots de là-bas, javanais ou indonésiens.

     

    Mila Wychinska n’est autre que son amie Dée, descendante d’une grande famille qui s’est enrichie au service de la Compagnie des Indes, les Lamornie de Pourthié Meyers. Dée (Adèle Meyers) est née de la courte idylle entre son père et une danseuse polonaise. Alors qu’Herma et elle étaient des enfants inséparables, leurs familles très proches, les années de lycée les ont séparées peu à peu, et ensuite le mariage d’Herma avec Tjeerd, leur ami commun.

     

    Pour retrouver des renseignements précis, Herma devrait regarder dans son coffre d’ébène, seul objet qui lui reste de ses parents,  où sont rangés tous les papiers importants. Mais depuis la mort de Tjeerd, elle ne l’a plus ouvert, et n’en trouve plus la clé. Il lui faut donc soulever des strates de souvenirs enfouis, de sentiments parfois douloureux, pour reconstituer par fragments leur histoire à tous les trois et l’histoire de leurs familles, forcément liées à celle de l’Indonésie au XXe siècle, un pays où elle est retournée à plusieurs reprises après l’indépendance.

     

    La tante de Dée, Noni, et Herma avaient en commun l’amour des fleurs, des orchidées, et une sensibilité particulière. La nuit, elles seules ont vu dans le jardin
    « une silhouette vêtue de blanc qui soudain s’évanouit en fumée », le fantôme d’un hadji. Noni était beaucoup plus accessible que Mme Meyers, la grand-mère de Dée,  grande dame qui veillait à la bonne éducation de ses petits-enfants et les initiait aux belles choses. Comme elle, Herma se passionne pour le décor végétal raffiné des boiseries dans les maisons anciennes de l’île ou encore des broderies et des belles étoffes de batik.

     

    A creuser dans ce passé, Herma évoque aussi ses proches à qui Dée reprochait de ne pas voir les souffrances du peuple indonésien. Belle métisse, « Indo », Dée a pris le parti des méprisés contre les dirigeants hollandais. En rupture avec son milieu, elle a fini par reprendre le nom de sa mère et s’est fait appeler Mila Wychinska. Contrairement à Herma, elle a eu très tôt conscience de leur position sociale et n’a pas craint de prendre des risques.

     

    Ces deux personnages ont des silences parfois plus troublants que leurs paroles : Noni reste jusqu’au bout pour Herma une personne de confiance ; Dée, l’amie perdue, une personnalité hors du commun, une énigme. Grâce aux informations de son correspondant, Herma comprend peu à peu certaines scènes dont le sens lui a échappé à l’époque. Dans la recherche de la vérité, qu’elle n’approche qu’à tâtons, elle se brûle, inévitablement. Mais elle s’apprête à déménager au « Grand Bois » et c’est le moment de faire place nette aussi dans sa mémoire. Il y a comme une allégresse dans ce détachement, qui fait rimer vieillesse avec sagesse.

  • Maison de vacances

    Si vous avez aimé Les Invités de l’île, premier volet d’une trilogie de Vonne van der Meer (Pays-Bas), vous reprendrez avec plaisir le bateau pour l’île de Vlieland. Dans Le bateau du soir (2001), Duinroos, la maison de vacances, attend à nouveau ses locataires. L’escalier a été repeint en blanc, le Livre d’or est toujours là, même si quelques pages en ont été arrachées. La femme de ménage, qui a nettoyé de fond en comble, les découvre dans une paire de gants abandonnée et comprend vite qu’elles ont été pliées là, avec leurs phrases inquiètes, par la dame en rouge qui avait terminé la dernière saison. Elle les emporte.

    Le premier locataire du printemps n’a jamais séjourné à Duinroos. Quand sa femme était tombée très malade et lui avait annoncé qu’elle irait passer là deux semaines, toute seule, avant son hospitalisation, il avait été choqué – depuis presque cinquante ans, ils avaient toujours pris leurs vacances à deux – mais ensuite il avait réservé la maison en secret, pour lui en faire la surprise, après la tourmente.

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    Ensuite arrive Martine, avec sa mère ravie de l’invitation. « Une épaisse brume enveloppait Vlieland : depuis leur arrivée, il ne faisait que bruiner. » Cela fait longtemps qu'elles n’ont plus vécu ensemble. Martine a réservé une surprise à sa mère : elle a invité son dernier petit ami en date, pour le lui présenter. C’est un juif, d’une famille cosmopolite qui ne l’a pas éduqué religieusement ; depuis quelques années il apprend l’hébreu pour comprendre ses racines. Martine redoute les réactions de sa mère, celle-ci aussi a gardé secrète pour sa fille une part de son passé.

    Plus tard, une autre femme débarque avec ses deux garçons : l’un devait être accompagné de son amie, qui s’est désistée, l’autre en revanche amène un copain un peu plus âgé, très vite à l’aise, trop à l’aise au goût du cadet, qui pressent des vacances gâchées. Entre les locations, la femme de ménage passe et fait le point. Les pages manquantes du Livre d’or portent des confidences trop fortes pour les faire simplement disparaître, elle songe à les confier à un relieur, se renseigne, mais ce serait bien trop cher.

    Deux sœurs, ensuite, se retrouvent à Duinroos. Elles ne se ressemblent guère, la mère de famille aguerrie toujours sûre d’elle, heureuse d’un peu d’indépendance, et « l’intello », la solitaire, la poète. Des petits arrangements entre sœurs à la tension des conversations qui vont trop loin, où l’on se dit des choses qui font basculer ce que l’on pensait ou savait des autres et de soi, le chemin ne sera pas long.

    « Depuis que tu as posé le pied sur l’île, tu n’es plus le même », dit Pia à son mari, qui part à vélo elle ne sait où à la moindre occasion. Pour eux, comme pour tous ceux qui passent à Duinroos, le temps des vacances est aussi celui des mises au point. Changement de rythme, changement de décor, des blessures se rouvrent, d’autres apparaissent. Les moments heureux sont fragiles, chez Vonne van der Meer. La pluie, le soleil, le vent apaisent les uns, agacent les autres. Sortir de la routine est parfois dangereux.

    L’auteur prend plaisir à collectionner ces situations comme des coquillages. De simples objets portent une histoire : un bouton égaré, une feuille morte, un ciré jaune. La succession des locataires forme une trame un peu légère, il est vrai. Chaque soir, quand le bateau repart, la vie a changé. Mais chaque journée, où que l’on soit, n’est-elle pas une île ?

  • L'attentat

    Quartiers d'été / Incipits

     

    Loin, bien loin, au fin fond de la Deuxième Guerre mondiale, un certain Anton Steenwijk habitait avec son frère et ses parents en lisière de Haarlem. Le long d’un quai qui bordait un canal sur une centaine de mètres puis décrivait une faible courbe pour redevenir une rue ordinaire, quatre maisons se dressaient, assez rapprochées. Les jardins qui les entouraient, leurs balcons, leurs bow-windows et leurs toits pentus leur donnaient l’allure de villas, malgré leurs dimensions plutôt modestes ; à l’étage, toutes les pièces étaient mansardées. Elles étaient lépreuses et un peu délabrées car, même dans les années trente, on ne les avait plus guère entretenues. Chacune d’elles portait un de ces noms fleurant bon l’innocence bourgeoise propre à des jours moins troublés : Beau Site   Sans Souci   Qui l’eût cru   Mon Repos.

    Anton habitait la deuxième maison à partir de la gauche : celle qui avait un toit de chaume. Elle portait déjà son nom quand ses parents l’avaient louée, peu avant la guerre ; son père l’aurait plutôt baptisée Eleutheria – ou d’un autre terme du même goût, mais écrit en lettres grecques. Même avant la catastrophe, lorsqu’il entendit parler de Sans Souci, Anton n’interprétait jamais ces mots comme exprimant l’absence de soucis, mais plutôt leur abondance : « cent soucis » - de même qu’une personne qui prétend vous recevoir « sans façon » fait généralement « cent façons », ce qui est exactement le contraire.

     

    Harry MULISCH, L’attentat, Calmann-Lévy / Babel, 2001.
    Traduit du néerlandais par Philippe Noble.